Joseph Conrad

Pas une journée sans que je ne pense à un de ses romans ou une de ses nouvelles…

“Mon destin ! Quelle drôle de chose que la vie, ce mystérieux agencement d’impitoyable logique, pour quel dessein dérisoire. Le plus qu’on en puisse attendre  c’est quelques clartés sur soi-même, acquises quand il est trop tard et qui n’éclairent que d’inépuisables regrets.”
Joseph Conrad ( “Au coeur des ténèbres”)

 

 

 

Joseph Conrad est né à Berdytchiv en Russie (aujourd’hui en Ukraine), au sein d’une famille de la noblesse polonaise . Son père Apollo Korzeniowski, engagé dans la résistance polonaise, est arrêté en octobre 1861, et envoyé en exil d’abord dans des conditions difficiles au nord de la Russie, puis dans le nord-est de l’Ukraine à partir de 1863. Sa famille le suit, et la mère de Conrad meurt de la tuberculose en avril 1865. Gravement malade lui-même, Apollo Korzeniowski peut rentrer d’exil en 1868. Mais il meurt en mai 1869 à Cracovie, ville alors autrichienne, laissant Conrad orphelin à l’âge de onze ans.

 

Celui-ci est alors confié à son oncle maternel, Tadeusz Bobrowski, qui demeurait à Cracovie, et à qui il devait rester très attaché, entretenant avec lui une correspondance suivie jusqu’à la mort de ce dernier en 1894. À la fois pour raisons de santé, et parce qu’il est attiré par la carrière maritime, Conrad part en 1874 pour Marseille, où il s’embarque comme mousse sur un voilier. Il fait ainsi pendant près de quatre ans son apprentissage en France pour entrer ensuite dans la marine marchande britannique, où il va demeurer plus de seize ans. Il obtient son brevet de capitaine au long cours  et prend la même année la nationalité britannique, sous le nom de Joseph Conrad.

Conrad parlait avec une égale facilité le polonais, l’allemand, le français et l’anglais ; mais il décida d’écrire dans la langue de sa nouvelle patrie. En 1890, il travaille pour l’Etat indépendant du Congo. En 1896, désespérant de retrouver un commandement, il écrit à un ami « il ne me reste que la littérature comme moyen d’existence » et déclare clairement écrire pour l’argent… La même année, il séjourne en Bretagne pendant quelques mois — la vie est moins chère à Lannion et l’Île- Grande qu’à londres — et y écrit certains de ses textes (sources Wikipédia).

 

En 1896, il publia son premier livre, La Folie Almayer, où il dépeint la perdition d’un Occidental en Malaisie. Dès lors paraissent régulièrement d’autres livres, toujours plus remarqués par les lettrés. Mais Conrad ne connut que tardivement le succès commercial (avec Chance en 1913), chose dont il eut toujours du mal à comprendre la raison, sans doute la trop grande complexité de son œuvre. Toute sa vie d’auteur, il a affirmé vouloir écrire pour le grand public, et laisse une œuvre considérable, notamment Le nègre du NarcisseLord JimJeunesse, Au coeur des ténèbres, Typhon, NostromoLe Miroir de la merSous les yeux de l’Occident, L’Agent secretVictoire.

Il a été classé parfois comme auteur de « romans de mer », mais c’est aussi restrictif que cela le serait pour Herman Melville sous prétexte que celui-ci est surtout connu pour Moby Dick. De fait, Au cœur des ténèbresLord JimNostromoL’Agent secretSous les yeux de l’occidentVictoire, sont de grands, sombres et profonds romans, mais ne se passent pas, ou peu, en mer…

Certains regardent Conrad comme un précurseur de l’Existentialisme ; ses personnages sont faillibles, désenchantés, mais ne renoncent jamais à affronter la vie.

Conrad parlait couramment le français, mais, détail amusant, il le parlait avec un accent marseillais, après son séjour dans la cité phocéenne. André Gide fut son intercesseur dans le milieu littéraire français. Il traduisit lui-même Typhon. Une des nouvelles du recueil A set of six, intitulée Un Anarchiste, est située en Guyane avec pour personnage principal un jeune Parisien.

 

 

 

 L’Afrique

Deux ouvrages majeurs sur son expérience africaine :
– “Un avant poste du progrès” (An Outpost of Progress)
– “Au coeur des ténèbres” (Heart of Darkness)

 

Moins connu que le second mais tout aussi remarquable  :

“Un avant poste du progrès” Joseph Conrad
«C’est tout d’abord une peinture terrible de l’entreprise coloniale et de son échec. L’histoire se déroule au bord d’un affluent du Congo, en territoire administré par la Belgique, dans un comptoir reculé ; décor inspiré par Conrad par ses voyages dans la région.
Les deux individus qu’on y envoie s’avèrent faibles, craintifs, aveuglés par leur condescendance ; ce sont les rebuts de la civilisation européenne.
En face, pourtant, les hommes de l’Afrique ne sont nullement caractérisés par une innocence heureuse.
Le bon sauvage n’existe pas ici. Dans cette nature périlleuse et indomptée, les Noirs ont, bien plus que les Blancs, la force et l’initiative : pour la plupart, ils pratiquent sans scrupule la guerre et l’esclavage.
Ce n’est donc pas une histoire manichéenne : elle ne défend personne, elle présente une humanité en grand désarroi, bouleversée par le contact des espèces et des civilisations, incapable de répondre aux difficultés qui s’opposent à elle dès qu’elle est transplantée loin de ses bases familières.»(evene.fr)

Un” Avant-poste du progrès” (extrait)
Par JOSEPH CONRAD, adapté de l’anglais par MARGUERITE PORADOWSKA

Il y avait deux blancs pour gérer la factorerie : Kayerts, le chef, était gros et court.
Carlier, son aide, était long et maigre avec une paire de jambes hautes et grêles comme des échasses.

Le troisième employé de la station était un noir, natif de Sierra-Leone, et qui avait de l’instruction.

Il affirmait s’appeler James Price ; mais, pour une raison qui reste obscure, les indigènes du bas fleuve l’avaient surnommé Makola, et ce nom lui resta pendant toutes ses pérégrinations dans le pays.
Il parlait assez bien l’anglais et le français mais en grasseyant, connaissait la tenue des livres, avait une fort belle écriture et gardait, au plus profond de son cœur, une foi inébranlable dans le pouvoir des Mauvais Esprits.

Sa femme, une négresse de Loanda, était une personne robuste, bruyante, aux gestes exubérants.
Trois enfants, tout à fait nus et dont la peau noire luisait au soleil, s’ébattaient à la porte de leur longue cabane de roseaux qui ressemblait assez à un hangar.
Makola, d’une nature taciturne et impénétrable, méprisait ses deux compagnons blancs.
Il avait à sa charge le petit magasin de la factorerie, sorte de hutte recouverte d’une toiture d’herbes sèches, et prétendait tenir un compte scrupuleusement exact des verroteries, pièces de calicot, foulards de coton rouge, des rouleaux de fil de laiton et autres marchandises à échange qui y étaient renfermées.
Non loin de ce magasin et de la cabane de Makola, s’élevait, juste au milieu de la station, un grand bâtiment tout à fait isolé.
Il était soigneusement bâti en forts roseaux, et, sur chacun de ses quatre côtés, s’avançait une véranda.
La maison était divisée en trois pièces : dans celle du milieu, qui était la salle commune, se trouvaient deux tables grossières et quelques chaises ; les deux autres servaient de chambres à coucher aux agents et n’avaient, pour tout ameublement qu’un lit et une moustiquaire [sic].

Sur le plancher, des coffres ouverts laissaient déborder un tas de vêtements hors d’usage, des bottes éculées et tout ce qui s’amasse d’objets inutiles autour d’êtres sans soin.
A une certaine distance de ce bâtiment s’érigeait une quatrième demeure.
Là, sous un tertre, surmonté d’une grande croix très penchée, dormait l’homme qui avait été le premier créateur de tout cela, celui qui avait conçu le plan, surveillé la construction de cet avant-poste du progrès.
Dans son pays, il avait été peintre, un peintre raté.
Las enfin de s’acharner, le ventre vide, à poursuivre une gloire éphémère, il s’était fait octroyer ce poste grâce à de hautes protections, mais à peine son habitation avait-elle été achevée qu’il était mort de la fièvre, sans autre oraison funèbre que le banal et indifférent : « Je vous l’avait bien dit ! » de Makola, qui avait suivi pas à pas les efforts de l’énergique artiste.

Et, pendant un certain temps, le nègre était resté seul dans la petite station, entouré de sa famille, de ses livres de comptes et de l’Esprit malfaisant qui règne sur les pays de l’Equateur ; mais il s’entendait bien avec son dieu, qu’il cherchait à se rendre favorable en lui promettant peut-être de nouvelles victimes.
Lorsque, enfin, le directeur de la grande compagnie commerciale arriva à la factorerie dans son vapeur, semblable à une boite de sardine surmontée d’un toit plat, il trouva la station en bon ordre et Makola paisiblement occupé de sa comptabilité.

Il fit alors placer une croix sur la tombe de l’agent décédé et installa à sa place Kayerts, auquel il adjoignit Carlier.

Ce directeur était un homme actif et adroit qui se laissait rarement emporter par la colère, et encore était-ce d’une façon presque imperceptible.

Il harangua les nouveaux agents, fit ressortir à
leurs yeux les avantages de la station qui, éloignée de trois cent lieue de toute autre factorerie, n’en aurait que plus de chance de profit.
Il termina en les assurant que c’était par une faveur toute spéciale, qu’eux, des débutants, avaient obtenu un poste semblable !

Kayerts se sentait ému jusqu’aux larmes de la bonté du directeur.
Il répondit qu’il s’efforcerait de faire de son mieux pour mériter une si flatteuse confiance, etc., etc.
Kayerts avait été longtemps employé aux postes et télégraphes de son pays, et il savait comment il faut s’exprimer.
Son camarade, ex sous-officier de cavalerie non retraité d’une armée garantie de tout danger par sa neutralité, était bien moins impressionné.
S’il y avait quelque profit à retirer, tant mieux ! Mais il jetait un regard de méfiance sur le fleuve, sur l’impénétrable muraille boisée qui semblait séparer littéralement la petite station du reste du monde et il sifflotait entre ses dents : « On verra tout ça, bientôt ! … »

Le lendemain, quelques balles de coton et une très petite quantité de caisses à provisions ayant été déposées sur le rivage, la gigantesque boite à sardines leva l’ancre pour ne plus revenir avant six mois.

Et comme les deux agents agitaient frénétiquement leur chapeau en signe d’adieu au directeur, celui-ci, debout sur le pont, leur adressa de la main un léger salut.

Regardez-moi ces brutes, dit-il à un vieil employé et faut-il qu’on soit fou, là-bas, pour m’envoyer de pareils types.
Je les engagés à planter un potager, à bâtir de nouveaux magasins, des palissades, à construire un perron…mais je parie que rien ne sera fait ! Sauront-ils seulement par où commencer ? J’ai toujours pensé qu’une station à cet endroit était inutile, ils sont les vrais hommes de la station !
Bah ! Ils se formeront ici, dit le vieux routier avec un petit sourire entendu.
En tout cas, m’en voici débarrassé au moins pour six mois, conclut le directeur.
Les deux agents suivirent des yeux le navire, jusqu’à la courbe du fleuve, puis, bras dessus, bras dessous, gravirent la berge et rentrèrent à la station.
Il y avait du reste peu de temps qu’ils étaient arrivés dans ce pays des ténèbres, et encore n’avaient-ils été en rapport qu’avec des blancs et sous l’égide de leurs supérieurs.
Mais, à présent, troublés par les influences occultes environnantes, jetés sans appui au milieu de cette effarante barbarie, rendue plus incompréhensible encore par les éclairs de vie sauvage qui s’y révélaient, ils se sentaient horriblement abandonnés …
C’étaient deux êtres d’une incapacité et d’une insignifiance absolues, dont l’existence n’est réellement possible qu’actionnée par les rouages puissants de la civilisation.
Très peu d’hommes savent que le véritable moteur qui les fait agir, qui développe leurs aptitudes et même leur énergie, n’est tout simplement que la sécurité ambiante.
Se figurer que le courage, l’initiative, l’héroïsme ou le sang froid appartiennent en propre à un individu, est absurde.
Ces qualités sont tout simplement la preuve de l’aveugle croyance qu’a l’homme dans ses institutions.
Or, le contact immédiat de la vraie barbarie met au cœur de l’homme, arraché à son milieu, un trouble profond.
L’idée de se savoir seul de son espèce, de penser, d’agir autrement que tous ceux qui vous entourent, d’être environné de mystères qu’on soupçonne dangereux, enlève la sécurité à laquelle on était accoutumé.
A cela s’ajoute la hantise des choses vagues, répulsives et incontestables, qui surexcite l’imagination et affecte les nerfs des gens les plus sains d’esprit.
Kayerts et Carlier s’étaient pris le bras et marchaient en se serrant l’un contre l’autre comme des enfants dans l’obscurité, avec ce vague sentiment d’effroi un peu imaginaire.
Tout en marchant, ils bavardaient pour s’étourdir.
Notre comptoir est dans une belle situation, disait l’un.
Et, tout de suite, l’autre s’extasiait, avec volubilité, sur la beauté du site.

La traduction en français des romans de Conrad me pose souvent des problèmes…
Il est difficile de se référer à un texte écrit au début du XX siècle sans en respecter le “style” qui est- lui – directement lié à l’époque.
Les écrivains français n’écrivent pas de la même façon en 1905 et en 1980…
Certaines phrases “essentielles” peuvent ainsi passer inaperçues si le style choisi pour les traduire n’est pas approprié et alors là…on peut manquer une grande partie de ce qui fait la profondeur d’un roman de Conrad.
N’oublions pas que Joseph Conrad était pratiquement contemporain de Nietzsche qui utilisait de façon adroite des procédés littéraires ( aphorisme) pour faire passer des idées philosophiques (Conrad connaissait-il Nietzsche ?). De plus, on dit souvent de Conrad, qu’il s’est formé à la littérature anglaise par la lecture des oeuvres de Shakespeare. L’effet poétique est donc très important.

Un exemple :
Texte original en anglais :

My destiny ! Droll thing life is-that mysterious arrangement of merciless logic for a futile purpose.
The most you can hope from it is some knowledge of your self – that comes too late – a crop of unextinguishable regrets.

Première traduction ( Edition bilingue C. Pappo-Musard)

Mon destin ! La vie est d’une cocasserie avec ses dispositions mystérieuses, d’une logique impitoyable, pour servir une intention futile. Tout ce que vous pouvez en attendre c’est quelque révélation sur vous-même, qui arrive trop tard, une gerbe de regrets inextinguibles.

Deuxième traduction ( Paroles de sagesse)

Mon destin ! Quelle drôle de chose que la vie, ce mystérieux agencement d’impitoyable logique, pour quel dessein dérisoire. Le plus qu’on en puisse attendre  c’est quelques clartés sur soi-même, acquises quand il est trop tard et qui n’éclairent que d’inépuisables regrets.

 

Le travail de traducteur dans un tel contexte est très difficile, l’idéal étant -bien sûr- de pouvoir le lire en anglais…